Lorca, dans le jardin. Traduit de l'anglais par l'auteure.

Lorca, dans le jardin

J'étais dans le jardin.

Je lisais Lorca. En espagnol.

J'aurais voulu porter une robe rouge qui habille mon humeur de ce jour-là,je ne possédais pas de robe rouge. 

J'avais toujours rêvé d'en acheter une, bien que je n'aurais jamais eu l'occasion de la porter, excepté pour lire la poésie de Federico. 

C'est un peu triste pour une femme de se rendre compte qu'elle n'a pas de robe rouge à se mettre ou pire encore: aucune occasion d'en porter.

Toute personne qui me connaît bien, même les gens que j'appelle mes meilleurs amis, trouveraient l'idée d'une robe rouge ridicule. Ce n'est pas comme si j'avais le glamour d'une star de cinéma pour faire honneur à cette robe. Mais quiconque m'a touchée, je veux dire profondément touchée,comme émotionnellement marquée au fer rouge, cette personne vous dira: oui, certainement, la robe rouge me va.

Mots. Des mots à porter. Une armoire pleine de vêtements futiles,le cerveau plein de phrases démentes.

C'était moi, il y a 2 ans dans le jardin, lisant Federico Garcia Lorca, aspirant à l'Espagne ,à son intensité solaire.

Alors, quand j'ai entendu quelqu'un pleurer ,si doucement, j'ai pensé que c'était moi qui pleurais. C'était logique: Après tout, je lisais Federico Garcia Lorca.

Je me suis retournée et je l'ai vue : Elle.Pour être exacte,il ne s'agissait pas une autre personne , non, je me suis vue, moi. Mon sosie.

Oh! Incroyable.

Elle ressemblait à la personne que je suis devenue, aujourd'hui : une personne un peu plus vieille, un peu plus étoffée que je ne l'étais en ce temps-là, il y a 2 ans.

Elle ne m'avait pas remarquée. Elle pleurait, presque poliment comme si elle ne voulait déranger personne. D'abord, j'ai pensé qu'il s'agissait d' une mauvaise plaisanterie de l'univers ... peut-être elle était ma soeur lointaine, séparée de moi à la naissance. Je commençais à réfléchir à cette possibilité folle alors que ma jumelle pleurait toujours. Ignorant ma présence.

Je remarquais la façon dont elle était habillée. Elle semblait se donner tant de mal à passer pour la fille qu'elle n'était plus. Cela m'a fait peur, de fait, à cette époque de ma vie, je pouvais encore m'enorgueillir de passer pour moins de 35 ans, on me demandait ma pièce d'identité, de temps en temps, quand j'achetais de l'alcool.

Des paillettes de son épingle à cheveux étaient tombées sur son visage, entraînées par le flot des larmes. Elle tourna son visage vers moi. J'ai compris alors qu'elle ne pouvait pas me voir. Son regard est passé au delà de moi, comme si j'étais immatérielle.

Une seconde, je l'ai regardée droit dans les yeux. J'y ai vu quelque chose de si abominable que j'ai poussé un cri.

Puis le soleil a brillé de nouveau à travers les branches du chêne sous lequel j'étais assise, plaçant un écran de rayons entre moi et ma jumelle, j'étais temporairement aveuglée.

Quand j'ai recouvré la vue, toutes les traces de l'illusion avaient disparu. J'ai plissé les yeux : la place à côté de moi sur le banc en bois était vide, à l'exception de quelques feuilles.J'ai accusé la chaleur torride. Je suis retournée à Federico Garcia Lorca, au refuge des mots et de la poésie.

À bien y penser, je n'ai jamais porté une robe rouge. Après ce jour-là, le désir n'est jamais survenu.

Aujourd'hui, 2 ans plus tard,j'ai trié les papiers de ma mère, j'ai mis toute sa vie dans des boîtes, les ai étiquetées .C'est la sorte de choses que l'on est censé faire quand la douleur ne peut être abrutie que par des besognes ordinaires.En fouillant le placard de la salle de bain, je suis tombée sur une épingle à cheveux, je l'ai mise à la hâte, pour écarter le désordre de cheveux de mon visage, et je me suis dirigée vers la chambre à coucher. Dans mon zèle à éradiquer toute preuve tangible que maman aurait pu être encore en vie, j'ai regardé jusque sous son lit.

Il était là, mon livre: Federico Garcia Lorca. La couverture rouge familière était légèrement usée, comme fatiguée par des sessions de lectures nocturnes tardives .Cela m'a prise par surprise.Je n'ai jamais vu ma mère lire autre chose que des magazines.Je sais qu'à un moment donné de sa vie, elle a été une lectrice avide, mais c'était bien avant 3 enfants et 2 maris exigeants. C'était contraire à elle de lire Federico, en plus de cela en espagnol. Elle avait renoncé à la poésie et à la lecture il y a si longtemps.


Curieuse, j'ai tendu la main pour saisir le livre, je l'ai ouvert. Pliée soigneusement à l'intérieur, il y avait une petite note jaunie: mon nom était dessus. Elle avait écrit: «Tu dois savoir: Tu n'es pas ma fille. Tu as été adoptée. Je t'aime tellement. Je suis terriblement désolée. Maman.»

Petite, j'avais trébuché sur le cendrier de mon père et m'étais cogné la poitrine sur le tranchant de la table du salon. J'avais eu le souffle coupé pendant environ 10 secondes. C'était exactement la même sensation.

Après le choc initial: un tsunami de rage s'est emparé de moi. Je pensais à tous les sermons, les reproches.

Au sentiment de manque de quelque chose que je ne pouvais pas identifier mais pour lequel il y avait toujours la petite pilule parfaite.

Je me suis rappelé:Le sentiment réconfortant de l'alcool coulant dans ma gorge ; les matins troubles où les contours de ma réalité semblaient plus palpables dans leur nature brumeuse que quand dessinés nettement ; les regards de côté : "Vous ne ressemblez pas beaucoup à votre mère, ma chère." Les pages blanches qui avaient l'air familier ; les gens bien intentionnés qui se sentaient obligés de faire des commentaires sur ma façon erratique de gérer ma vie.

«Il est temps de grandir." Ils disaient.J'écoutais poliment. Je hochais la tête. Je ne savais pas comment cela pouvait être foutrement possible : grandir;quand la seule direction qui me semblait naturelle était d'aller vers le bas. De tomber au plus bas, de me laisser tomber plus bas que terre, tomber si bas dans la malchance. Tournoyer vers le fond, recroquevillée sur moi, en spirale infernale. Jamais entendu la voix de la raison.

Je me suis précipitée hors de la chambre, slalomant autour des boîtes remplies de souvenirs,de regrets, de moments morts . Traverser le salon, aller vers le jardin. Courir vers mon sanctuaire, sous le chêne. Le sang dans ma bouche, le goût de l'oxygène.

Je me suis laissé tomber sur le banc en bois, j'ai serré mes mains contre ma poitrine. J'ai voulu crier, je n'ai pas pu. J'ai essayé d'essuyer mes larmes, j'ai pensé que si ma mère me voyait, elle dirait que je n'étais pas jolie. Je sais que je ne suis pas jolie quand je pleure, c'est un fait. Pour éloigner cette pensée,j'ai baissé la tête pour me concentrer sur mes doigts .

C'est là que j'ai remarqué les paillettes échappées de l'épingle à cheveux .Çà devait être un de ces accessoires bon marché que je laissais traîner tout le temps dans la maison.

C'est alors que je me suis souvenue: Garcia Lorca; dans le jardin, 2 ans plus tôt.

J'ai soudain eu besoin de ses paroles. De l'illusion de la guérison à travers la poésie. J'allais me lever pour chercher le livre dans la chambre quand je l'ai , vu, près de moi, sur le banc : Le livre ; la couverture rouge. 

Étrange. Il avait l'air flambant neuf. Elle le tenait. Je le tenais.

Elle regarda dans mes yeux et laissa échapper un cri. Un cri qui raclé nos deux gorges à vif. Je me suis senti étourdie. Mes oreilles résonnant encore des aigus de son cri, je me suis lancée en courant vers la maison, fuyant l'image jumelle.

 Le fantôme de ma mère morte était la seule apparition dans ma réalité à laquelle j'étais capable de faire face.



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