1000+ MOTS - Cercle

 

« Prends ma main, » tu m'as dit, sans te retourner. Je l'ai saisie en disant : « Ok. » Je m'en suis aussitôt voulu d'avoir acquiescé à ta demande, comme si j'avais attendu cela depuis tellement longtemps. Le k de ok était resté suspendu dans l'air. La syllabe avait tinté, une demi-seconde, comme une petite cloche.  La chaleur de ta peau m'a rassurée.

Nous n'avons rien dit pendant de longues minutes. Ce n'était pas nécessaire. C'était le temps d'être à l'écoute.

La nature nous offrait une symphonie ; ses instruments étaient bien accordés. La brise qui caressait le blé constituait la trame sonore de cette œuvre musicale ; au loin, les autos, rares à cette heure, rappelaient par leur vrombissement sourd que nous n'étions pas seuls au monde. 

Nos pas donnaient le rythme et parfois, leur bruit provoquait le solo d'un oiseau, qui lançait, semblait-il, une phrase interrogative. Cela sonnait comme : « C'est toi ? C'est toi ? » Puis un autre oiseau répondait : « Non. C'est quoi ? Pas moi, pas moi. » Le bruissement des épis de blé, reprenait le dessus, comme une caresse de notes au-dessus de la chevelure terrestre.

Dans les films à suspense, il y a toujours comme présage du danger, le hululement d'un hibou... Mais là, non, on n'en a pas entendu un seul. En s’éloignant des bordures arborées du champ, on s'éloignait aussi du refuge des oiseaux. 

La ferme de Monsieur Watson était à notre gauche, loin derrière, à une distance d'un demi-champ, il n'y avait aucune lumière. Mais quand même, on était sur ses terres, attention.

Quand nous avons atteint une clôture, tu as testé si elle était électrifiée, et pour cela tu as lâché ma main. C'était courageux de ta part.

« Vas-y, » tu as dit. Je t'ai confié ma besace pour ramper sans élégance en dessous du fil. Après, c'était à ton tour. Tu m'as tendu les sacs, de façon un peu impatiente. Je n'étais pas à la hauteur me semblait-il.

Ce matin, Miss Reeves m'avait prise dans ses bras et renvoyée au monde comme l'un de ces petits muffins tous droits sortis du four, m’enveloppant dans son étreinte rassurante : « Take care ! »

Ce matin tout allait bien.

Cette fois, nous étions à mi-jambe dans les blés, leurs barbes nous agaçaient les genoux. Ils émettaient une sorte de chuchotement végétal.

Nous marchions côte à côte, nos lampes frontales illuminaient le chemin. Il fallait tenir la tête baissée.

Désorientée, j'ai pris ta main. Quand tu m'as regardée, je n'ai pas pu voir ton expression, aveuglée par le faisceau de lumière. J'ai de nouveau tourné la tête vers le sol. Ta main était froide, je la serrais fort. La géométrie est une musique gelée.

J'étais venue ici en mission, j'étais à ma place. Personne ne pouvait me faire sentir hors de. J'ai donc lâché ta main.

J'ai enlevé ma lampe et je l'ai utilisée comme torche. Tu as fait de même. La seule lumière au-dessus de nos têtes était celle des étoiles. Je pensais aux années lumières ; au temps qu'il fallait à ces étoiles pour venir nous parler ; et à notre indifférence ; privés de leur sagesse ; derrière nos murs ; sous nos toits sans cierges. Le ciel était couleur d'encre.

J'étais bien placée, entre les étoiles et la terre. Je récitais à voix haute la phrase d'Oscar Wilde : « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d'entre nous regardent les étoiles. »

En regardant vers les étoiles, j'étais certaine. Tu as souri, j'avais senti cela sans te regarder. Ton énergie a changé et résonné jusqu'à moi.

Nous étions à flanc de coteau. Il fallait descendre dans la cuvette et se mettre en place.

La pente était légère, en descendant, j'ai tendu la main, paume vers le bas, pour frôler les épis de blé. C'était une belle sensation. Le plaisir revenait, au goutte à goutte, le plaisir d'être vivante.

Je m'étais dit que j'avais besoin de quelqu'un, mais finalement, le moment où j'avais lâché ta main, mon corps, en un réflexe, m'avait dit que je n'avais plus besoin de toi. Ma tête venait juste de rattraper mes sensations.

J'aurais pu m'orienter à travers les champs. J'aurais pu braver le fil électrifié maléfique. J'aurais pu le soulever avec une branche et passer en dessous ...

Tu as sorti la couverture de ton sac et l'a étendue sur les blés. On s'est assis. Notre poids faisait craquer les tiges. Puis, nous avons sorti notre matériel : appareil-photo, caméra, magnétophone. En les mettant en marche, leur timbre sonore insulta nos oreilles. Puis, la nature pardonna.

Nous étions en état de vigilance, filtrant chaque son, allongés côte à côte.

Les épis de blés faisaient cercle autour de nous. Le magnétophone était sur pause. Ma caméra, petit animal de compagnie, était docile sous ma main et ton appareil photo, comme un nouveau-né, sur ton ventre, le côté écran tourné vers toi, de telle sorte qu'aucun point lumineux ne trahissait notre position.

J'ai réglé ma respiration à celle du cosmos ; une longue inspiration gonflait mon abdomen, gardant en moi la lumière, et dans une expiration, je chassais la noirceur.

« J'ai quelque chose à te dire. »

 Interrompue, je retiens mon souffle. Je me tourne vers toi.

Instinctivement, je presse le bouton marche du magnétophone. Je ne fais pas confiance à mes oreilles... J'ai besoin d'un témoin impartial. « On. »

En écoutant l'enregistrement, par la suite, ce qui m'a étonnée, c'est à quel point le bruit du vent dans les blés soulignait tes paroles. Ta confession sonnait alors comme une chanson dont le refrain était : « I’m sorry.I’m so sorry. » Puis, reprenait le couplet, accompagné par la phrase musicale des blés, SHHHH. Le monde est son.

La pire des trahisons, c'est celle qu'on se fait à soi-même, et pour ne pas ajouter ma trahison à la tienne, je me suis remise au point de départ ; au moment présent ; à l'essentiel. J'ai détourné les yeux de la petitesse et je me suis remise au très grand.

« Ce n'est pas grave, pas important, » j'ai dit. Et j'ai tourné mon attention vers la voûte céleste. Une longue inspiration ; les battements de cœur s'apaisent ; une longue expiration.

Je suis reconnectée. Je vous écoute. Les étoiles recommencent à me parler, dans leur langage scintillant. Ce n'est pas grave, pas grave. Ce qui compte, c'est maintenant.

À ta respiration plus laborieuse, je sais que tu dors. Je suis seule, de nouveau, devant l'immensité des possibles. Dans l'obscurité, à ma juste place, témoin privilégiée. 

Le temps passe : une heure, deux heures peut être. Un son strident, très bref, capté par le magnétophone ne te réveille même pas. À croire que tu dors du sommeil du juste.

Les blés se couchent, certains à l’oblique, les épis tombent à plat faisant la révérence. Mon plexus solaire ressent une charge d'énergie qui se prolonge vers mon bras. Caméra au poing, je suis prête. Le sol se réchauffe sous nous. Des craquements magnétiques me donnent la chair de poule avant que je ne rentre en état de transe.

Le soleil se lève. Tu dors encore. En me mettant debout, je vois les végétaux aplatis de manière circulaire. Nous sommes à la base d'un point d’interrogation.

Je coupe le cordon qui te relie à ton appareil-photo. Je ramasse les sacs. Je te vole toute l'aide de la technologie.

Tu dors.

Je monte sur le coteau, pour avoir une vue d'ensemble. Je prends les clichés nécessaires. Je me mets en marche vers la ferme de Monsieur Hudson. Je passe mes appels. Je confie à Photoshop la tâche d’éliminer les traces de ta présence, minuscule, mais qui prend une trop grande place dans le dessin.

Le carnaval commence. Je me tiens bien droite, devant la caméra.

D'une voix assurée, je décris, comme demandé, le phénomène : « Les cercles de culture sont des compositions géométriques réalisées dans les champs de céréales par flexion des épis. Les dessins trouvés dans ces champs peuvent atteindre une centaine de mètres… Mes recherches m'ont conduite à établir que les tiges sont couchées sans être brisées, de la façon typique d'une action par micro-ondes.

- Vous étiez la seule témoin professeure ?

– Oui. »

En fond sonore on entend Mister Hudson vendre des tickets pour le droit d'entrée dans son champ : « Five pounds, please. »

Une autre caméra se braque sur moi. Je prends une grande inspiration.

Vue du ciel, le siège de notre rupture prend la forme d'un aigle précolombien, dans l'œil duquel, seule, éveillée, j'ai rendu compte et j'ai réglé mes comptes. Dans le train vers Londres, le bruit des roues semble s’harmoniser avec le SHHHH des blés encore dans ma tête. Je suis en paix.

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